samedi 29 octobre 2016

L'atelier d'écriture n°224 de Leiloona : Le grand départ

Un mince filet de lumière traverse les vieux volets grisonnants, en cette douce fin d'après-midi. Alors que je dépose d'un pas traînant la dernière valise dans l'entrée exiguë, je ne résiste pas à l'envie soudaine de me retourner pour effectuer un dernier tour des lieux. Je laisse mon regard se balader à travers la petite maisonnette, et aucun détail n'échappe à mes yeux, et ce malgré la pénombre ambiante. Après avoir fait le tour de la pièce, autant pour admirer une dernière fois le vieux mobilier que pour vérifier que rien ne traîne, mes pas m'attirent irrémédiablement vers la porte-fenêtre de la salle à manger. Je me courbe pour ouvrir les volets et inspirer une dernière fois le bon air de la mer. D'abord ébloui par le soleil, je suis submergé par le calme et la plénitude lorsque mes yeux se posent sur la grande étendue d'eau turquoise et calme. Je suis tout d'abord tenté par un crochet rapide jusqu'à la plage, mais le bruit des pas de ma femme sur le vieux plancher craquant me sort instantanément de mes pensées.

Il ne reste plus que les volets de la fenêtre de l’entrée à fermer et on n’aura rien oublié. On ne part que 10 jours et j’ai l’impression qu’on s’en va à jamais ! Tous ces bagages dans l’entrée ! Comment allons nous tous les faire entrer dans la voiture ? Ah, mon chapeau ! ne pas oublier mon chapeau ! Si la mère du marié n’a pas son chapeau, rien n’ira ! J’ai envie de le prendre avec moi devant mais il est énorme ce sac à chapeau ! Bon, mais qu’est ce qu’il fait Biquet devant la fenêtre ? Il ne peut pas commencer à charger la voiture ? ça promet ! On va marier notre dernier dans une semaine ; on ne peut pas laisser nos jeunes tout gérer les pauvres, déjà qu’ils sont stressés avec leur vie parisienne ! et Biquet rêvasse devant la fenêtre ! Ah il n’a pas oublié ses clubs de golf aussi ! Parce qu’il pense qu’il aura le temps d’aller jouer au golf avec tout le travail qu’on aura pour la préparation du mariage ? Ce n’est pas parce que sa collègue, grande fan de golf aussi parait il, a eu l’idée de passer sa semaine de vacances à côté du lieu du mariage de notre fils, qu’il faudra qu’il se sente obligé d’aller lui tenir compagnie sur les terrains de golf ! Il a peut être un gros chantier en cours et veut en profiter pour mettre au point certains détails avec elle avant leur grande réunion à notre retour (enfin c’est ce qu’il me dit…) mais là on va marier notre fils donc la priorité sera le mariage ! Non mais ! Je ne la supporte pas cette Anita ! Je ne la connais pas pourtant mais elle m’énerve à jouer les mijaurées au téléphone quand elle tombe sur moi ! C’est dommage, j’aurais pu faire sa connaissance à la fête de Noël de leur société l’an dernier, mais la pauvre chérie s’est sentie mal et manque de pot, juste au moment de notre arrivée… du coup on n’a même pas pu lever un verre ensemble car elle a dû rentrer illico presto !!! Pffff ! Qu’est ce qu’il a eu Biquet à clamer haut et fort dans sa boîte qu’on allait marier notre dernier au château hôtel golf d'Augerville !!!

Je sens qu'Anna est énervée. Très énervée même. Elle ne cesse de faire les cent pas en maugréant. Je distingue à peine quelques bribes de phrases décousues, mais il ne m'en faut pas plus pour comprendre le sujet de son courroux. Je préfère faire profil bas devant le flot de paroles incompréhensibles dont elle m'asperge. Mais je sens que la colère commence à monter en moi, et que je ne vais pas tarder à exploser. Après tout, c'est de sa faute si on doit passer dix jours à Paris, dans la pollution et le bruit ! Mylène et Damien n'ont cessé de le répéter : ils peuvent se débrouiller seuls ! Mais non ! Il a fallu que madame décide de jouer la mère-modèle, et insiste auprès du jeune couple pour venir donner un coup de main : aucun souci, nous pourrons vous prêter main-forte sur le plan financier et patati et patata... Si elle a cru que ça m'enchantait de devoir faire 500 kilomètres pour arriver dans ce taudis, elle se fourre le doigt dans l'oeil jusqu'à la moelle ! Je jette un dernier regard sur l'océan avant de refermer soigneusement le volet puis la fenêtre. Le calme breton laissera place dans quelques heures au brouhaha ambiant de la capitale... Je regrette déjà d'y aller rien qu'a cette seule pensée... Quant à Anita, je n'y peux rien si elle passe ses vacances dans un hôtel situé à quelques pas du lieu du mariage ! Si Anna croit que ses paroles mielleuses et ses manières de grande bourgeoise m'attirent, c'est très mal me connaître. Je pourrais toutefois profiter de sa présence pour mettre au point les derniers préparatifs avant la grande réunion décisive qui m'attend dès notre retour. J'espère juste qu'Anita n'a pas décidé de me coller comme une moule à son rocher durant les prochains jours. L'accumulation du stress ambiant de Paris additionnée à la nervosité des préparatifs pourraient bien me faire commettre un meurtre ! Je détache enfin mon regard de la salle à manger et me dirige vers la voiture pour commencer à charger les premières valises. Anna est-elle au courant qu'on ne part que 10 jours ? J'ai bien l'impression qu'elle a décidé d'embarquer toute la maison avec elle ! À quoi pourrait bien nous servir une vieille lampe à huile dans la préparation d'un mariage ?! Je ne suis même pas sûr de pouvoir prendre mes clubs de golf... Décidément, ce voyage ressemble de plus en plus à un désastre avant même d'avoir commencé !

Aaaah ! ça y est ! Biquet est sorti de ses rêves et s’est enfin décidé à charger la voiture ! Bon, allez, je file fermer l’eau et le rejoindre pour partir ! Faudrait pas qu’il oublie la lampe à huile ! Damien y tient beaucoup pour le décor d’une animation de sa soirée de mariage et s’était rappelé qu’on en avait une qu’on utilisait à l’époque les soirs de grande tempête quand l’électricité venait à disparaitre plusieurs soirs… Tiens, Biquet semble avoir du mal à tout faire entrer dans la voiture ! ça me donne le temps d’appeler mon beau Thomas pour connaître son emploi du temps sur la semaine à venir et lui faire la surprise de lui rendre visite dans sa garçonnière pendant une sortie golf de Biquet. Je suis sûre que ça lui fera plaisir, c’est toujours lui qui se déplace dans notre Bretagne pour me voir…



Ce texte a été écrit en collaboration avec Nady pour l'atelier d'écriture de Leiloona. La photo a été prise par elle-même.

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