lundi 20 janvier 2020

Atelier d'écriture N°356 de Leiloona : Nuit d'ambiance à la Nouvelle-Orléans



La douceur de la trompette d'Armstrong emplissait l'espace. Mike, lunettes vissées sur le crâne, commence à siffloter, songeur. Une douce atmosphère règne, dans le petit studio, en banlieue de la Nouvelle-Orléans. Quelques pas retentirent dans le studio, outrageusement éclairé par des dizaines d'ampoules, qui chauffaient la pièce, rendant le moment un peu plus hors du temps. C'était le caméraman, un jeune type toujours très propre, qui revenait de sa pause cigarette et préparait le matériel, avec application et concentration. Mike, après être resté un moment à écouter les cliquetis des boutons de l'appareil, retourna à ses occupations. Il relut le script et empoigna sa perche. Louis, malade ce jour-là, lui laissait la lourde tâche du son, en ce jour de tournage de l'épisode pilote de la prochaine saison de la série. Un truc un peu marrant, un peu niais, mais qui plaisait pas mal outre-Atlantique. Les producteurs avaient signé pour une troisième saison, dont le tournage officiel ne débuterait que dans quelques semaines. Mike, scénariste de métier, prenait très à coeur ce nouveau défi, lui, brillant auteur de cinéma dans le passé. Et igné son, à ses débuts. Il sourit en y repensant. Regard vers la fenêtre. La pluie ne cessait de tomber ces dernières heures, et cela ne tarderait pas à devenir de la neige. L'hiver arrivait à grands pas. Et avec lui, les fêtes de fin d'année. La famille. Sa famille. Mike détourna le regard à cette pensée, sentant l'émotion qui pouvait déborder à tout moment. 

Le plateau vide n'attendait plus que l'actrice, la pétillante Margareth, qui brillait en ces lieux depuis deux saisons à présent. Sa bonne humeur et son sens de l'humour en faisaient un symbole de la quinquagénaire américaine parfaite. Qui se faisait attendre... 

Klong, klong, klong. Le bruit des talons sur le sol. Le sourire sur les lèvres. Elle s'assoit et prend la pose, puis l'accessoire, un vieux livre romantique. Margareth. Quel bout de femme ! Alors Mike empoigne sa perche, et avec soin, la place au-dessus du décor. Amstrong se tait. La pluie se transforme en neige. Fin de la pause.


Ce texte a été écrit et également publié pour le site Bric à Book. La photo est de (c)  Austrian National Library. 

jeudi 9 janvier 2020

Le Ghetto Intérieur de Santiago Amigorena

Auteur : Santiago H. Amigorena

Maison d'édition : Editions P.O.L

Nombre de pages : 192 pages

Année de sortie : 2019



Buenos-Aires, 1940. Des amis juifs, exilés, se retrouvent au café. Une question : que se passe-t-il dans cette Europe qu’ils ont fuie en bateau quelques années plus tôt ? Difficile d’interpréter les rares nouvelles. Vicente Rosenberg est l’un d’entre eux, il a épousé Rosita en Argentine. Ils auront trois enfants. Mais Vicente pense surtout à sa mère qui est restée en Pologne, à Varsovie. Que devient-elle ? Elle lui écrit une dizaine de lettres auxquelles il ne répond pas toujours. Dans l’une d’elles, il peut lire : « Tu as peut-être entendu parler du grand mur que les Allemands ont construit. Heureusement la rue Sienna est restée à l’intérieur, ce qui est une chance, car sinon on aurait été obligés de déménager. » Ce sera le ghetto de Varsovie. Elle mourra déportée dans le camp de Treblinka II. C’était l’arrière-grand-mère de l’auteur.




La seconde guerre mondiale : thème important et récurrent dans la littérature, aussi bien pour la description des atrocités du conflit et en soi mais aussi les horreurs de la Shoah. Une approche ici différente : les victimes extérieures au continent, préjudice plutôt moral que physique, tout aussi douloureux, voire pire encore. Beaucoup d'émotions à prévoir, mais aussi une forme nouvelle de témoignage rare. Voici, concrètement, ce que l'on pourrait attendre du Ghetto Intérieur d'Amigorena. Un roman fort, qui vaut le détour.





"J'ai souvent écrit que l'oubli était plus important que la mémoire. J'ai souvent songé, comme Pasolini, que celui qui oublie jouit plus que celui qui se souvient."


Ça faisait un petit moment que je n'avais pas lu de romans à propos de la deuxième guerre mondiale, conflit le plus meurtrier de l'Histoire durant lesquels ont été commis les pires atrocités. Sans aucun doute par manque d'envie, j'ai toujours été très sensible aux horreurs commises, et je sortais souvent déprimé, un peu perdu de ces lectures difficiles, mais que je juge aussi nécessaires. Cette participation au Goncourt fût donc l'occasion pour moi d'y replonger, et ce durablement (4 oeuvres sur 14 lectures), à commencer par cette oeuvre, dont l'approche du conflit est complètement différente, et c'est avant tout pour cela que j'ai choisi de la découvrir assez vite. 


"S'éloigner de sa mère, en 1928, l'avait tellement soulagé - être loin d'elle, aujourd'hui, le torturait tellement."


Amigorena nous plonge, d'un point de vue omniscient et à la troisième personne, dans le tête de Vicente, juif exilé en Argentine mais dont la mère est resté en Pologne, où la machine nazie met en place ses engrenages infernaux. Très vite, avec une écriture fluide mais réaliste et détaillée, on découvre cet homme (qui se révèlera être le grand-père de l'auteur dans l'épilogue) en apparence sympathique et sociable, que l'on suit dans sa vie de tous les jours, auprès de ses amis, de sa famille et dans son travail. Il devient familier, comme si on s'habituait à sa présence dans le récit Après lecture, c'est un aspect très troublant qui ressort de ce roman : le lecteur ne connaît pas, et ne connaîtra jamais réellement Vicente. Bien qu'on le côtoie absolument durant la totalité du récit, dans une relation presque exclusive, lié au silence qu'il impose progressivement à ses proches, nous restons dans un brouillard presque suspect, qui nous tient à distance de Vicente. C'est une brume progressive, qui se développe petit à petit, notamment dans la seconde partie de l'oeuvre. En effet, l'on pourrait découper le roman en deux parties, qui se complètent et s'entrecroisent. La première met en scène Vicente qui parle, intéragit, si l'on peut dire, avec ses proches, alors que la seconde propose l'enfermement progressif, le repli intérieur du personnage sur lui-même. C'est un acte très dur à juger, que l'on ne peut sans aucun doute pas comprendre, et qui reste mystérieux. On a presque de la compassion pour ce personnage définitivement à part. Rarement quelqu'un ne m'aura autant touché, sans pour autant montrer quelque émotion. C'est vraiment de cette façon qu'il m'a touché, et que j'en garde un souvenir intarissable. Il est de ces personnages marquants, non pas pour une identification quelconque, mais pour la force qu'il dégage, et les émotions, avant tout. 


"Comme tous les juifs, Vicente avait pensé qu'il était beaucoup de choses jusqu'à ce que les nazis lui démontrent que ce qui le définissait était une seule chose : être juif."


'Le Ghetto Intérieur' est une oeuvre peu emplie par l'action, en apparence. En réalité, paradoxalement au titre, le lecteur plonge dans des émotions, non pas celles du personnage, qui dresse des murs entre lui-même et l'extérieur, comme l'indique le titre, mais plutôt face à celles qui lui sont propres. Ce qui est absolument incroyable avec cet ouvrage, c'est cette capacité à décupler les sentiments qui devraient être ceux de Vincente, comme la tristesse ou la douleur quand il reçoit une lettre de sa mère, ou encore la frustration et la colère lorsqu'il se trouve face au silence polonais, chose qu'il ne montre absolument, en se recroquevillant sur lui-même. Toutefois, tout cela se répercute sur le lecteur, qui lui prend en pleine face la dure réalité décrite, en lien avec un contexte historique et une situation familiale atroce. C'est ainsi que cette lecture devient progressivement un roman coup de poing, là où l'auteur n'exprime selon lui qu'un besoin absolument de coucher sur papier une histoire familiale trop longtemps passée sous silence. De plus, le texte engendre énormément de questionnements, autour de la guerre, puisqu'il est nécessaire de restituer dans le temps les événements historiques cités, qui ne prennent d'ailleurs pas trop de place dans le récit, ce qui ne le rend pas trop lourd ou ennuyeux, d'un point de vue purement historique, mais aussi à propos du personnage. Malgré tout, même si l'on sait qu'il va être impossible ou quasiment de comprendre Vicente, nous nous mettons à la place de ses proches, on essaie de saisir la portée de l'acte, la raison pure et simple de la création de ce ghetto intérieur, on s'interroge sur la stratégie adoptée par le père de famille, sur ce silence auquel il tient plus que ses enfants, ou presque. C'est un sacrifice véritable qui est évoqué ici, et c'est ce qui dérange et interroge. C'est ce qui fait entrer cette oeuvre dans les mémoires, et ce qui la rend également nécessaire et importante aujourd'hui, si l'on désire comprendre en profondeur l'étendue du conflit. 


"Se taire. Oui, se taire. Ne plus savoir ce que parler veut dire. Ce que dire veut dire. Ce qu'un mot désigne, ce qu'un nom nomme. Oublier que les mots, parfois, forment des phrases."


Pour schématiser et narrer cette histoire, que l'on sent presque devenir un fardeau pour l'auteur, aussi bien lorsqu'on l'interroge à propos de son livre ou lorsqu'on découvre ce pan familiale, l'écriture occupe une place primordiale, aussi bien pour doser les émotions, pour décrire le personnage sans en dire trop, pour détailler ou simplement évoquer la situation en Europe à cette époque. Santiago Amigorena s'en sort très bien, car il touche le personnage, même si on peut s'interroger si tel est réellement son but : N'écrit-il par ce roman par purgation ? Telle est une question légitime. Toutefois, si l'ensemble peut pencher pour une réponse négative, il me semble important de faire remarquer que la seconde moitié du texte, qui parle donc de silence, tourne quelque peu en rond. Si certains, je n'en doute pas, seront touchés et plongés dans cette languissante description de l'enfermement de Vicente, j'ai pour ma part quelques réserves. J'ai eu la sensation, et cela tend à se conforter plusieurs semaines après la fin de ma lecture, que ce passage, où le silence est décrit sous toutes ses formes et dans toutes ses déclinaisons, que sa lourdeur, car il s'agit bien de cela, est évoqué, que c'était trop. L'ouvrage en devient définitivement marquant, mais prend là une tournure pesante, où l'histoire reste en tête, on s'interroge, on se sent quelque peu absurde, et perdu. En ce sens, je crois qu'il n'est pas destiné à tout public, et qu'il mérite une relecture, car l'influence de notre niveau de maturité dans notre compréhension de l'oeuvre, est saisissante. Peut-être ainsi l'écriture d'Amigorena démontre que cet ouvrage est avant tout pour lui et pour les personnes qui peuvent comprendre ce drame absolu qu'est la Shoah, et la souffrance qu'elle incarne, mentale comme physique. 








C'est un récit, un témoignage mystérieux, comme son personnage, qui nous est proposé ici. Le texte est saisissant, rongé par des émotions fortes, qui marque définitivement quelconque lecteur, influencé par l'âge et le niveau de sensibilité. Amigorena démontre toute la force de sa plume et celle de sa narration, pour sans doute se purger de cette histoire douloureuse. Un roman malheureusement original dans l'approche, qui démontre l'universalité de la Shoah. A lire, si l'on a le coeur et les sentiments accrochés.

lundi 25 novembre 2019

Atelier d'écriture N°350 d'Alexandra K : Intérieur Monde



Réfléchir. S'en aller. Loin. Très loin. Beaucoup trop loin. Je n'ai jamais réellement compris comment était-ce possible, "nous" ? L'humanité, la beauté du monde, le reflet du soleil sur le cuir chevelu, les nuits sans sommeil à regarder les étoiles en fumant cigarette sur cigarette, l'amour. Peut-être avais-je imaginé que la philosophie me calmerai. Ou l'âge. Ou la terminale. Se mettre à la place de la pensée des autres pour essayer de se comprendre soi-même. Trop compliqué, bien trop de soucis avec mon ça, mon moi et mon surmoi pour un tel exercice. Une feuille, du papier. Un écran, un clavier. La technologie aussi me dépasse. Pourtant je rentre en plein dedans, en piochant deci delà quelques mots mis bout à bout pour exprimer quelque chose de confus, sans doute inutile. Qu'est-ce qui est utile à l'heure actuelle ? La survie, peut-être, et encore. 


Peut-être que finalement, ces textes ne changeront jamais. Peut-être que je parlerai toujours de mes sentiments, et tentant de les déposer sur un personnage qui me ressemble. Tout ce que j'ai inventé ici, depuis trois ans, se rapporte toujours à quelque chose, ou plutôt quelqu'un. Moi. Et l'écriture. Et le voyage. Et l'amour. Le résumé d'une petite vie de dix-sept ans à peine. 


Tiens c'est marrant, aujourd'hui j'ai écrit une douzaine de pages pour ma matière préférée. La religion est-elle compatible avec la liberté ? J'y ai répondu oui, étonnement. Je me sens satisfait, et je trouve le début de ce petit texte un peu trop triste. Il ne s'agit pas de ça, il s'agit d'absurdité, de quelqu'un qui avance à l'aveugle, en regardant toujours derrière lui. Foutaises. J'essaie juste de me trouver des réponses car je ne trouve pas de réaction adéquate au début de cet écrit. Terrible exercice que de se trouver face à soi-même. On dirait un mélange entre Meursault et 'Extérieur Monde' (très bon roman de cette année). Je ne me sens pas triste pourtant. Je réfléchis encore beaucoup trop. Et toujours cette même conclusion, en marchant dans la brume de ma vie, une capuche sur la tête : j'ai besoin de vacances. A la mer, de préférence.

Ce texte a été écrit et publié également sur le site Bric a Book. La photo est de (c) helloschmitt.

samedi 9 novembre 2019

Un classique de la littérature américaine : Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur d'Harper Lee

Auteure : Harper Lee 

Maison d'édition : Le livre de Poche

Année de sortie : 1960

Nombre de pages : 450 pages





Dans une petite ville d'Alabama, au moment de la Grande Dépression, Atticus Finch élève seul ses deux enfants, Jem et Scout. Homme intègre et rigoureux, cet avocat est commis d'office pour défendre un Noir accusé d'avoir violé une Blanche. Celui-ci risque la peine de mort.







 Cadeau d'anniversaire, ce classique à en devenir (s'il ne l'est pas déjà) de la littérature américaine, que l'on pourrait comparer en terme d'impact et d'époque à un Attrape-Coeurs de Salinger, 'Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur' est une de ces oeuvres dont l'impact se mesure après des semaines, voir des mois suivant la lecture. Que vaut ce Prix Pulitzer, récompense américaine des plus prestigieuses ? Tentative de réponse et décryptage. 






Malgré une époque complètement différente de la nôtre, à savoir les années 60 aux USA, une période où la discrimination raciale est une norme , il est pourtant assez aisé d'entrer dans l'oeuvre d'Harper Lee. Comme nous le laisse présager la couverture, la romancière nous plonge dans la tête d'une jeune fille nommée Scout. Le point de vue est donc interne, on ne connaît ainsi que ses émotions et ses pensées à elle. C'est déjà une bouffée d'air, tant le propos tenu peut parfois s'avérer extraordinaire, dans le sens étymologique du terme. Le fait que ces événements, à savoir le procès de cet homme noir défendu par le père de Scout, Atticus, et tout ce qui l'entoure, nous soit retransmis par une petite fille, permet une meilleure compréhension des enjeux présentés dans l'oeuvre mais aussi un point de vue quelque peu différent, plus innocent et moins empli de gravité que celui du lecteur, qui est presque déjà adulte. 



"Je voudrais que tu comprennes ce qu'est le vrai courage. C'est savoir que tu pars battu d'avance, et malgré cela, agir quand même et tenir jusqu'au bout." 




Avec quelques recherches supplémentaires, on peut rapidement émettre l'hypothèse que ce personnage contient une grande part autobiographique de l'auteur, qui a pleinement vécue ces périodes discriminatoires, avec un regard enfantin puis plus adulte. C'est ici le premier choix qui est privilégié, et c'est en grande partie ce qui offre sa particularité générale à l'oeuvre, tant la vision "jeune" est justement présentée ici. De plus, une petite fille sera plus apte à toucher un large public. Que l'on n'aime ou pas, Scout ne peut, pour sûr, pas vous être indifférent, et c'est déjà une première marque dans l'esprit du lecteur. 




"Tu es trop petite pour comprendre, mais parfois, la Bible est plus dangereuse entre les mains d’un homme qu’une bouteille de whisky entre celles de ton père."


'Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur' présente un fait presque commun, mais avec une remarquable justesse, dans les émotions comme dans le réalisme. On le décrit souvent comme un roman important, et pour cause ce procès envers un homme noir, véritable témoignage et démonstration des moeurs de l'époque. Mais il n'y a pas que ça. Harper Lee ne se contente pas de parler de ce fameux procès avec des termes techniques qui démontrent une certaine documentation. Elle parle aussi de l'atmosphère qui emplit la petite ville où habite Scout, des relations entre les habitants, du rythme de vie de cette époque. Alors qu'on pourrait penser l'oeuvre presque démunie de sentiments avec ce côté procédural, c'est finalement l'inverse qui se produit. L'immersion du lecteur est totale, et pour le coup, Haper Lee a réellement pris le temps de creuser plusieurs personnages de façon éclectique : différentes classes sociales, différentes tranches d'âges sont présentées ici, avec toujours ce point de vue mi-enfantin mi-adolescent. Là encore, Scout nous permet d'avoir littéralement un deuxième avis, puisqu'elle est logiquement moins âgée et donc moins expérimentée que chaque lecteur. Ainsi, nous sommes complètement pris par la lecture de l'ouvrage, qui se lit finalement très rapidement, alors que l'intrigue n'est pas emplie par l'action et le suspens, mais plutôt par un récit fluide, linéaire et quotidien. Expérience surprenante. 



"À Maycomb, si l’on sortait se promener sans but précis, on passait pour n’avoir pas le cerveau très précis non plus." 


A bien y réfléchir, ce qui rend ce petit bijoux si unique, c'est finalement un tout. Un ensemble harmonieux entre l'innocence de l'enfance, amenée par Scout, une ambiance travaillée, amenée par la petite ville d'Alabama et son florilège d'habitants, et une histoire, qui, malgré quelques longueurs dans les descriptions quotidiennes (passage à l'école, embrouilles entre frère et soeur) délivrant un message empli de tolérance, témoignage des années sombres aux Etats-Unis, à savoir les années 50-60-70.



"Et puis les gens n'aiment pas que quelqu'un se vante d'en savoir plus qu'eux."


 C'est avant tout ce qui me semble important de souligner, et c'est ce que j'avais marqué de rouge dans mes quelques notes de post-lecture. 'Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur' est une oeuvre qui est ancrée dans un temps qui n'est plus le nôtre, mais qui malgré tout arrive, par une quelconque magie, à revêtir un aspect actuel surprenant, prenant, révélateur et élégant. Lorsqu'on sait qu'il s'agit de l'unique roman publié par Harper Lee de son vivant, et que celui-ci arrive à le faire passer à la postérité, il n'est plus permis de doute sur la force absolue qui s'en dégage. On peut le relire sans aucun soucis. Très rare dans la littérature. 




"La seule chose qui ne doive pas céder à la loi de la majorité est la conscience de l'individu."


C'est ce dernier point que j'aimerais aborder ici, car c'est celui sur lequel va se terminer cet avis. Je crois, et je suis même sûr, que cet ouvrage possède plusieurs niveaux de lectures. Je pense que vous l'aurez également deviné à travers ces quelques lignes. Toutefois, je crois qu'on vient lire cette oeuvre dans un but précis, et vous-même qui vous y mettrez (peut-être) après cette chronique, vous lirez 'Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur' pour y retrouver un point de vue, un personnage ou un procès important. Comment lire cet oeuvre et en profiter dans sa globalité ? Partir sans rien avoir lu ou entendu dessus sans doute, de la même façon que l'on lit différemment 'Le Petit Prince' avant ou après une épreuve de la vie, dans notre jeunesse ou alors qu'on ait plus de hier que de demain. Dans tous les cas, c'est une (re)découverte. C'est un peu ce que j'ai ressenti après et pendant cette lecture. Très agréable. 








Vendre ce livre comme un roman important ne serait qu'un euphémisme, je dirais même qu'il constitue une lecture nécessaire dans la vie de chacun. Abordable et subtile, proposant des ambivalences et un intérêt très riche, 'Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur fût une lecture plus qu'importante durant mon été. A lire d'urgence.

Témoignage réaliste et cinglant : Mur Méditérranée de Louis-Philippe Dalembert

Auteur : Louis-Philippe Dalembert

Maison d'édition : Sabine Wespieser éditeur

Année de sortie : 2019

Nombre de pages : 336 pages






À Sabratha, sur la côte libyenne, les surveillants font irruption dans l'entrepôt où sont entassées les femmes. Parmi celles qu'ils rudoient pour les obliger à sortir, Chochana, une Nigériane, et Semhar, une Érythréenne. Les deux amies se sont rencontrées là, après des mois d'errance sur les routes du continent. Grâce à toutes sortes de travaux forcés et à l'aide de leurs proches restés au pays, elles se sont acharnées à réunir la somme nécessaire pour payer les passeurs, à un prix excédant celui d'abord fixé. Ce soir-là pourtant, au bout d'une demi-heure de route dans la benne d'un pick-up fonçant tous phares éteints, elles sentent l'odeur de la mer. Un peu plus tôt, à Tripoli, des familles syriennes, habillées avec élégance comme pour un voyage d'affaires, se sont installées dans les minibus climatisés garés devant leur hôtel. Ce 16 juillet 2014, c'est enfin le grand départ. Dima, son mari et leurs deux fillettes ont quitté leur pays en guerre depuis un mois déjà, afin d'embarquer pour Lampedusa. Ces femmes si différentes , Dima la bourgeoise voyage sur le pont, Chochana et Semhar dans la cale , ont toutes trois franchi le point de non-retour et se retrouvent à bord du chalutier, unies dans le même espoir d'une nouvelle vie en Europe. L'entreprenante et plantureuse Chochana, enfant choyé de sa communauté juive ibo, se destinait pourtant à des études de droit, avant que la sécheresse et la misère la contraignent à y renoncer et à fuir le Nigeria. Semhar, elle, se rêvait institutrice, avant d'être enrôlée pour un service national sans fin dans l'armée érythréenne, où elle a refusé de perdre sa jeunesse. Quant à Dima, au moment où les premiers attentats à la voiture piégée ont commencé à Alep, elle en a été sidérée, tant elle pensait sa vie toute tracée, dans l'aisance et conformément à la tradition de sa famille. Les portraits tout en justesse et en empathie que peint Louis-Philippe Dalembert de ses trois protagonistes,  avec son acuité et son humour habituels, leur donnent vie et chair, et les ancrent avec naturel dans un quotidien que leur nouvelle condition de « migrantes » tente de gommer. Lors de l'effroyable traversée, sur le rafiot de fortune dont le véritable capitaine est le chef des passeurs, leur caractère bien trempé leur permettra tant bien que mal de résister aux intempéries et aux avaries. Luttant âprement pour leur survie, elles manifesteront même une solidarité que ne laissaient pas augurer leurs origines si contrastées. S'inspirant de la tragédie d'un bateau de clandestins sauvé par le pétrolier danois Torm Lotte en 2014, Louis-Philippe Dalembert déploie ici avec force un ample roman de la migration et de l'exil.








Lu avec le lycée, dans le cadre du prix Goncourt des Lycéens, ce roman traite d'un sujet que l'on étudie tantôt en cours, à travers quelques extraits et autres photos, en Histoire ou en Français. Ici, le ton est donné dans un résumé ultra-pointilleux : nous sommes ici dans le concret, avec une triple narration sans pincette, de trois destins différents, avec pour tous un même but : le Mur de la Méditerranée.





Beaucoup de choses frappent dans cette oeuvre, qu'il est, à mon sens, essentiel  de découvrir dans le monde qui est le nôtre. Ces hommes, ces femmes qui tentent tous les jours la traversée de cette mer, sont ici mis en valeur, avec une justesse d'écriture, une précision dans la narration qu'il est important de souligner. C'est d'abord ce qui m'a frappé, en tant que lecteur qui sort de sa zone de confort, au point de me questionner. Ces personnages sont-ils inspirés de personnes réelles, ou sont-elles lambda, avec une volonté de rassembler et d'en faire des symboles de cette crise qui touche l'Europe depuis quelques années ?


"La mort, paraît-il, ne surprend jamais personne."

 
 Le travail de documentation proposé dans le roman est complet. Dalembert compose en effet des personnages vraiment fouillés, avec une personnalité qui leur est propre, mais aussi des religions, des réflexions, des traits de caractère uniques. En dehors d'eux, chaque système politique, économique ou religieux est expliqué et simplifié pour devenir accessible à tous. Ainsi, le texte revêt une dimension universelle forte et rare. Qu'il s'agisse de Dima, de Chochana ou de Semhar, chacune touchera plus ou moins l'un ou l'une d'entre nous, pour sa situation, sa façon de voir les choses ou encore les épreuves qu'elles ont traversées pour en arriver là, à défaut de pouvoir réellement s'identifier à elles. C'est tout d'abord par là que passe la force de Mur Méditerranée, celle de ses protagonistes, la volonté du désespoir qui touche en plein coeur quiconque s'aventure au gré de cette plume, quelque part en Afrique ou au Moyen-Orient, jusqu'au bateau final... Pour toujours nous tenir en haleine. Second fait marquant. 


"Parfois, en croyant se sauver, elles tombaient de la poêle à la braise, c'est-à-dire dans les nasses de réseaux de passeurs concurrents, plus féroces encore."




Le style de narration de Louis-Philippe Dalembert est tout à fait novateur. Le récit est à la troisième personne, point de vue omniscient, donc immersion totale au sein des pensées et des ressentis de chacun. Pour accentuer cela, le romancier se base à plusieurs reprises sur des ellipses, où l'on repart de zéro en quelque sorte, pour suivre un nouveau destin, le détailler, le décortiquer, et faire en sorte d'être encore plus touché par leur sort, pour finir. Si ce mode narratif me pesait quelque peu à première vue, puisque le lecteur est tout de même coupé en pleine action présente, c'est-à-dire globalement au moment de l'embarquement. L'herbe coupée sous le pied de cette façon présentait un certain motif de frustration pour moi, qui constitue je pense le seul petit défaut général de l'oeuvre, qui reste malgré tout très prenante, avec ce style narratif particulier, que renforce l'écriture de Dalambert.


"Et les humains, c'est pareil aux arbres, ils ne peuvent vivre sans racines. "


Ce dernier ne prend aucune pincette pour dire ce qu'il y a dire, et décrire. Autant le préciser de suite, les mauvaises conditions d'hygiènes, de vie, la mort, l'abus des passeurs qu'il soit économique ou sexuel, tout est présenté ici, autant pour choquer (prise de conscience quasi instantanée, vous l'aurez compris) que par soucis d'un certain réalisme. C'est aussi à ce niveau que l'on se rend compte du travail de sape de l'auteur, qui emploie des mots justes dans d'autres langues, ou par exemple des prières religieuses pointues et spécifiques à chacun de ses protagonistes. Le voyage forcé est également remarquable, si bien que j'ai parfois été vérifié la succession des pays et des villes pour me tenir au courant de l'avancée des trajets sur un globe terrestre. 







Ce bouquin n'est pas un roman approximatif, rempli de clichés sur cette crise migratoire dont on se fait des idées sans vraiment en connaître les détails (elle n'est pas très médiatisée ni approfondie non plus). Ici, la justesse et la maîtrise font que cette oeuvre de Dalembert doit être lu par jeunes adolescents comme par personnes plus âgés, aussi bien pour son côté narratif prenant que pour son aspect documentaire et témoignage. Une double facette exploitable très intéressante, qui fait du texte un élément d'appui dans des débats éventuels. Pour une première dans ce Goncourt des Lycéens, je suis emporté, touché et convaincu.

vendredi 13 septembre 2019

Roman classique, novateur et déroutant : L'Attrape-coeurs de J.D Salinger

Auteur : J.D Salinger

Maison d'édition : Robert Laffont

Collection : Pavillons Poche

Nombre de pages : 250 pages

Année de sortie : 1961




Non-présent au dos de l'oeuvre et relativement introuvable sur internet, l'auteur reste désireux de préserver quelque mystère sur le contenu.


Parler d'OVNI pour désigner ce roman de J.D Salinger serait ici considérer comme un euphémisme. En effet, cette oeuvre, qui est désormais un classique américain du XXème siècle, a pourtant tout pour énerver. Cassant les codes du personnage comme du langage, le roman a pour mérite de ne laisser personne indifférent face à sa composition ! Longtemps refoulée mon envie de le découvrir, je m'y suis attelé pendant mes vacances, et quelle ne fût pas ma surprise ! Parlons-en un petit peu plus en détail si vous le voulez bien. 




C'est à contre-coeur que je vais devoir vous fournir plusieurs éléments que Salinger aurait pour sûr désiré que je garde secrets, dans le but d'une éventuelle lecture. Mais je crois qu'il est important d'analyser ce bouquin, riche et précurseur à la fois. Analyser mais aussi présenter son ressenti dessus, car il peut autant plaire que se rendre détestable. Etre complet, en somme. 



Eh bien, commençons simplement. L'Attrape Coeurs présente la vie d'Holden, un jeune adolescent turbulent, à la situation familiale difficile, qui est viré de son lycée. Avant même ce départ forcé acté, à la veille des vacances de Noël, le jeune homme décide de fuguer. Le texte présente donc ces trois jours, de la fuite au jour de Noël. Trois jours qui seront décisifs dans la vie du jeune homme. Si on commence simplement, en restant très général, par le contexte et les thèmes abordés, ces derniers suffiraient à eux seuls à créer la controverse. En effet, d'après ces quelques éléments, vous pouvez aisément deviner que l'on ne touche pas ici au parfait petit citoyen d'outre-atlantique, dont la société américaine se préoccupait tant, même encore à notre époque. 



Holden est ce que l'on appelle un anti-héros, l'un des premiers, et l'un des plus marquants également. Ainsi, le roman, dans sa progression, plonge le lecteur dans des milieux tantôt violents, tantôt tabous. La prostitution, l'alcool sont par exemple des thématiques omniprésentes dans le récit. Ce dernier, linéaire et donc sans retour en arrière, propose non seulement des descriptions mais aussi des pistes de réflexion assez précises et innovantes dans leur genre. Si on analyse, on pourrait presque voir une volonté foncière de choquer et de délier les tabous de la part de Salinger, qui ne ménage pas ses mots, ni son personnage, qui subi littéralement sa vie pendant les quelques 72 heures qui suivent sa fuite, plus qu'il n'en profite, comme l'aurait laisser présager les premiers chapitres. Ces thèmes et ce contexte, si ils peuvent choquer, sont aussi intéressants dans l'effet qu'ils offrent au lecteur, puisque ce dernier se sent plus proche d'Holden mais aussi de son créateur. Ce dernier dira d'ailleurs que cet effet est complètement recherché avec l'Attrape-Coeurs : « Mon rêve, c'est un livre qu'on n'arrive pas à lâcher et quand on l'a fini on voudrait que l'auteur soit un copain, un super-copain et on lui téléphonerait chaque fois qu'on en aurait envie."




Poussons quelque peu notre réflexion, avant de passer au personnage d'Holden en lui-même. Le roman paraît en 61, plus d'une décennie après la Seconde Guerre Mondiale. En France, la littérature est marquée par l'engagement idéologique de personnages tels que Sartre mais aussi par l'innovation littéraire avec le mouvement Absurde de Camus (ce dernier est d'ailleurs en opposition forte et majeure avec le premier), Ionesco ou Beckett. Si l'on reprend notre ouvrage, et qu'on constate les véritables épreuves que subit Holden, qui sont en décalage tantôt avec ses réactions (absence de désespoir alors que le quart de ce qui arrive m'aurait poussé à me tirer une balle), on remarque directement que Salinger peut être sous certains auspices inscris dans le vaste genre de l'Absurde. A prendre avec des pincettes toutefois, Holden n'atteignant certainement pas le niveau de détachement vitale de Meursault, digne représentant du mouvement Absurde, étranger à sa propre vie. Peut-être pouvons-nous utiliser ces termes pour décrire l'évolution d'Holden dans sa fugue... A voir. 



Après ce court aparté, parlons plus en détails d'Holden. Là encore, Salinger m'en soit témoins, je suis désolé mais... Jeune homme en décrochage scolaire, issu d'une famille relativement aisé, il a une petite soeur à laquelle il tient beaucoup, personnage que l'on retrouve d'ailleurs dans les derniers chapitres du récit. Fumeur, il a une attitude provocante et sort complètement de la structure narrative et sociétale dont on a l'habitude, encore aujourd'hui, ce qui rend l'oeuvre intemporelle et contribue même à sa considération comme un classique du genre. Pour simplifier : Holden nous raconte son histoire d'un point de vue omniscient, comme si le lecteur lui rend visite et lui demande de raconter sa fugue, plusieurs années après. Il parle ainsi de façon très décontractée, avec les tics de langages qui lui sont propres, autre particularité sur laquelle nous reviendrons juste après. Il est donc, comme cité ci-dessus, un anti-héros parfait. Il ne fait aucune action vraiment correct dans la progression de sa fugue, et visite des milieux difficiles. Il parle relativement vulgairement, et paraît détaché de tout... Pas très convaincant, pour une future lecture ! J'étais exactement comme ça, et puis... Il y a un truc qui marche avec Holden. J'ignore quoi ou comment, mais sa façon de présenter toute chose de façon décalée, de rendre drôle des scènes presque dramatiques, de toujours provoquer la surprise chez le lecteur... Tout cela finit par le rendre attachant, à défaut de vraiment le comprendre, à moins d'être un ado vraiment difficile (et encore, celui-ci est vraiment particulier). On ressent au fur et à mesure une certaine proximité entre le lecteur et Holden, car on se rend compte qu'il ne nous cache rien. Si il manque souvent d'émotions, celles qu'il ressent nous sont réellement livrées. Le lecteur peut le connaitre et le comprendre quasi-parfaitement. Je connais peu de personnages aussi complet et aussi intime que l'a été Holden durant ma lecture. Jolie tour de force, et +1 point pour le réalisme de Salinger. 




Parlons écriture. Pour renforcer la construction de son protagoniste, l'auteur opte pour une écriture moins élégante certes, mais tout aussi profonde. On a affaire à un style très familier, avec des tics de langage et des onomatopées en tout genre. La plume est presque orale ici, comme si on s'adressait à nous de façon personnelle. Réalisme ? Nous y voilà ! Toutefois, le "vous" employé dès le premier chapitre par Holden pourrait être n'importe qui, ce qui attise la curiosité du lecteur, qui se sent visé et à la fois pas du tout. Avec cette plume, Salinger place son lecteur dans une position qui oscille entre la curiosité, le dégoût de la vie, mais aussi la réflexion sur les autres et sur soi-même. Il est capable de nous faire passer par une énorme palette d'émotions, tout en restant fidèle et linéaire dans son récit. L'immersion est totale, vous l'aurez compris. A noter qu'un tel style, certainement unique en son genre (il a dû être repris tout de même, jamais égalé, je pense, si jamais vous avez une suggestion ?), ne doit pas être facile à traduire en notre chère langue française. Il existe deux traductions bien différentes, selon mes informations. A vous de vous décider (la version que j'ai lue est celle en illustration de cette chronique). 



Eh bien, il va être temps pour moi de conclure cette chronique de ce bouquin définitivement pas comme les autres. J'aimerais juste terminer par ces quelques petits faits, que j'ai trouvés en regardant sur le net, avant de commencer à rédiger ce post. L'Attrape-Coeurs, en dehors de toutes ses qualités littéraires présentées au-dessus, possède aussi une véritable histoire avec le pays de l'auteur, à savoir les Etats-Unis. Là-haut, le livre est sujet à controverse, que ce soit pour l'écriture ou les aventures d'Holden, ou même ce dernier en lui-même. Ainsi, il est tantôt banni des programmes dans certains établissements scolaires, tantôt incontournable car l'analyse d'Holden est décrite comme essentielle pour beaucoup. Chapman, le tueur de John Lennon, avait sur lui un exemplaire de l'ouvrage lorsqu'il a tué le chanteur. Le roman était d'ailleurs dédicacé par le membre des Beatles. C'est aussi le roman favori de Bill Clinton. Tout cela prouve que L'Attrape-Coeurs a marqué les Etats-Unis de façon durable, et qu'il peut être considéré comme un classique. 





Ainsi s'achève cette longue chronique de ce classique. Si il a déjà été analysé et décortiqué, j'ai tenté d'y apporter ma vision des choses, tout en exprimant mon ressenti et en y ajoutant une pointe d'interprétation (La L, ça vous gagne). Je ne peux que vous recommander de lire ce bouquin, tant il est un OVNI. On pourrait en parler des heures durant. Un roman qui marque au fer rouge, comme on lit rarement ! 

P-S : Pas de citations, surprise totale ;-) 

lundi 26 août 2019

L'atelier d'écriture n°337 de Leiloona : Fantôme de soi-même



Le lac est un endroit mystérieux, entouré par les légendes des anciens et précédé par une réputation pour le moins macabre. Entourées par une bande de montagnes sombres, les berges confèrent cette impression d'infini, accentué par une brume tenace, qui se colle à l'écume par lambeau. Les touristes, attirés par l'aspect atypique du lieu, ne s'y risquent pourtant que très peu, on est ainsi baigné dans un calme relatif. Seuls quelques pêcheurs aguerris coupent encore les flots avec de vieux rafiots à la coque écaillée par les ans et les traversées successives. Le soleil ne baigne l'ondée que quelques semaines par an, la faute au climat plutôt froid et rugueux de la région. Il ferait un bon décor pour un film sorti tout droit de l'imagination d'un réalisateur comme Burton, saupoudré de quelques créatures fantastiques...    
  
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L'accès piéton pour être au plus proche des eaux du lac est une berge sauvage, formée par des rochers de tailles diverses. Seuls les locaux et quelques étrangers en quête d'aventures et de sensations fortes ont pris le risque de s'offrir la vue d'ensemble du lac, aussi terrifiante que magnifique. Une vision qui permet à quiconque de se rendre compte de sa petitesse dans ce monde gigantesque. Le côté brumeux offre souvent aux promeneurs et aux photographes des illusions fantomatiques, qui surprennent et terrifient les non-initiés. Illusions fantastiques, qui frôlent le réel, comme dans un film de Burton... 

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Victor est un vieux pêcheur  à la retraite depuis plus d'une décennie, qui a pour habitude de se poster sur la berge sud du lac, aux abords de la berge sauvage, aux alentours de 14h30. Il dépose ainsi face à lui sa harpe, dont l'étui est disposé à sa gauche, précisément à une dizaine de centimètres de sa cuisse. Il prend le temps d'observer l'étendue d'eau, avant d'interpeller quelques passants. Ces derniers s'installent alors à ses côtés, ou dans l'herbe qui parsème le banc et le chemin qui y conduit. C'est alors que Victor, en agrémentant de quelques mélodies hachées son récit, se met à réciter.     


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3 mars 1965. 7h35

Victor aime se balader ici. Seuls quelques oiseaux viennent troubler le calme du lac, à cette heure matinale. Ce dernier est comme un confident pour le jeune homme, qui en profite pour pleurer, crier, rire, seul sur la berge de rochers irréguliers. Il pleure la mort de sa petite soeur, Jeanne, âgé de 10 ans, qui a chuté 2 ans plus tôt dans les eaux sombres et profondes du lac. On n'a jamais retrouvé son petit corps, d'ordinaire si joyeux. Il crie après cette injustice imposée à cette chienne de vie. Il rit en pensant à tous les moments qu'il a passés avec elle, trop courts toutefois. C'est alors qu'en ce matin brumeux, alors qu'il rebroussait chemin, il crut discerner deux ombres. Etonné plus qu'apeuré, Victor s'approche. Encore. Encore. Il n'est qu'à quelques mètres à présent. Et il voit. La première, plus grande que la seconde, lui ressemble étrangement. En fait... C'est lui. Plus vieux, avec une légère barbe de trois jours, et des cheveux en bataille. Lui qui lui sourit. Les yeux écarquillés, il reconnaît Jeanne, dotée du même visage que la dernière fois qu'il ne l'a vu. Elle lui sourit. Ils lui sourient. Victor hurle. Et tombe.     

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Il se réveillera quelques heures plus tard, au même endroit. Sonné. Seul. 


Ce texte a été pour l'atelier d'écriture de Leiloona. La photo est de (c) Samuel Zeller.